Un rôle sous pression et qui a un coût pour les organisations

Dans nos organisations, le manager occupe une position singulière. Il est en première ligne : entre les orientations stratégiques qui viennent d’en haut et les réalités du terrain qui remontent d’en bas. Entre les injonctions à l’agilité, à l’innovation, à la coopération, et la pression des résultats court termes, des délais, du manque de moyens et des urgences quotidiennes. 

Ce n’est pas une position nouvelle, mais elle s’est considérablement complexifiée. Les collaborateurs attendent aujourd’hui autre chose de leurs managers : plus d’autonomie, plus de sens, plus d’espaces pour contribuer vraiment. Et les managers le ressentent : l’APEC documente depuis plusieurs années une croissance nette des attentes portant à la fois sur les objectifs de production et sur les relations humaines, créant une charge supplémentaire et des injonctions souvent contradictoires entre autonomisation des équipes et contrôle de l’activité, entre souplesse et autorité. 

Ce paradoxe a un coût. Le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS, 2024), qui compare les pratiques managériales en France avec l’Allemagne, la Suède, l’Irlande et l’Italie, dresse un bilan préoccupant. Les pratiques managériales françaises apparaissent parmi les plus verticales et hiérarchiques d’Europe : 57,8 % des organisations françaises sont caractérisées par une faible autonomie des travailleurs, contre 41 % en Allemagne. La confiance dans le management y est deux fois plus faible qu’en Allemagne, en Irlande ou en Suède. Et seulement 56 % des salariés français estiment que leur travail est reconnu à sa juste valeur, contre 75 % en Allemagne. 

Ces chiffres ne sont pas anodins, et ont des répercussions directes sur la santé des équipes et des managers eux-mêmes. Selon le même rapport, le Cnam et l’Iseor, sur la base d’une observation de 1 600 entreprises, estiment que l’absentéisme « évitable » (celui qui découle directement de mauvaises pratiques managériales) représente plus de 100 milliards d’euros par an pour l’économie française, soit entre 20 000 et 70 000 euros par salarié et par an. Non pas parce que les managers manquent de bonne volonté, mais parce qu’ils ont été formés dans un cadre de référence qui ne correspond plus aux besoins de leurs équipes ni aux défis de leur époque.
 

Car c’est bien là le cœur du problème. La plupart des managers ont été formés à prescrire, organiser, contrôler, gérer, optimiser, décider. Dans un monde stable, c’était cohérent. Dans le monde fluctuant que décrit le biologiste Olivier Hamant (Antidote au culte de la performance, Gallimard 2023), ce cadre montre ses limites et peut même avoir des effets délétères : sur l’engagement des équipes, sur la capacité collective à innover, sur la santé des managers eux-mêmes.
 

Un changement de paradigme, pas juste de méthode 

Face à ce constat, la tentation est souvent d’ajouter encore plus de ce qui ne fonctionne pas, et notamment des outils et du controle. Mais ce n’est pas là que tout se joue. Ce dont nos organisations ont besoin, c’est un changement de paradigme de leadership. Ce que les tenants du leadership régénératif nomment le passage « de l’ego à l’eco » : cesser de diriger depuis une logique de contrôle et de prescription pour commencer à cultiver les conditions dans lesquelles les personnes et les collectifs peuvent se développer, coopérer et agir vraiment. 

Cette conviction, Osons Ici et Maintenant et Osons+ l’explorent depuis dix ans sur le terrain et en recherche : comment créer les conditions pour que les personnes et les collectifs développent leur pouvoir d’agir. Yann Le Bossé, chercheur québécois spécialiste de ce champ, le formule ainsi : « le pouvoir d’agir ne se transfère pas. Le rôle de l’accompagnant ou du manager est de créer les conditions pour que la personne puisse le trouver, le renforcer ou le développer par elle-même. » 

C’est précisément ce que couvre la notion de “manager-facilitateur”. Sa mission centrale n’est pas d’avoir les meilleures idées ou trouver toutes les solutions, mais de créer les conditions pour qu’elles émergent. Pas de prendre les décisions, mais de faire en sorte que les décisions prises soient vraiment portées et incarnées. Pas de motiver, mais de créer les conditions de l’engagement authentique. 

Jamil Zaki, professeur de psychologie à Stanford, l’explique dans un article récent (« Les super pouvoirs du super facilitateur”, mars 2026) d’Harvard Business Review : le manager facilitateur n’est pas un meneur brillant qui impose sa vision. C’est un « architecte de la performance collective, qui conjugue des savoir-faire variés, encourage une participation équilibrée et cultive la confiance ». Il fait de chaque membre de l’équipe un rouage indispensable.  Une rupture significative avec le modèle du manager expert qui sait et qui dirige.

Désapprendre pour mieux évoluer 

Devenir manager facilitateur, ce n’est pas d’abord apprendre de nouvelles techniques. C’est désapprendre certains réflexes profondément ancrés, ceux qu’on a construit au fil des années dans des organisations qui valorisaient l’expertise individuelle, la décision rapide, les solutions toutes faites. Denis Cristol, chercheur en sciences de l’éducation, nomme ce processus la «désapprenance» : non pas un effacement de ce qu’on sait, mais une remise en question consciente des schémas qui nous gouvernent à notre insu. Ce désapprentissage est souvent le travail le plus difficile, et le moins visible. 

Du « je sais » au « je questionne » 

Dans les contextes complexes que nous traversons, trouver une solution n’est plus vraiment le problème. Une IA peut en trouver et plus rapidement que nous. Ce qui est rare, difficile et décisif, c’est de créer les conditions pour que les acteurs concernés se mettent vraiment en mouvement autour d’elle. Et ça, aucun outil ne peut le faire à la place du manager. 

Un directeur que nous accompagnions avait hérité d’une feuille de route jamais vraiment appliquée. Plutôt que d’en produire une nouvelle, il a d’abord choisi de créer les conditions d’une vraie réflexion collective : prendre le temps de la purge, de ce qui n’avait pas marché et pourquoi, de la reconnaissance de ce que l’équipe avait traversé. Puis travailler le collectif, reconstruire la confiance, avant même de parler de stratégie. Et seulement ensuite responsabiliser l’équipe sur la co-construction et le pilotage de la nouvelle feuille de route. Appuyé par notre équipe qui facilitait le processus collectif, il a pu être un contributeur parmi les autres, sans avoir à animer ni à arbitrer. Lui en retrait, en soutien, créant les conditions sans occuper le devant de la scène. Ce qui en est sorti l’a surpris : des perspectives qu’il n’avait pas vues ont émergé, des personnes habituellement silencieuses ont pris la parole. Et l’équipe s’est approprié le chemin bien plus profondément qu’elle ne l’aurait fait avec une solution venue d’en haut. 

Dans ce choix, il y a quelque chose d’important : la vulnérabilité assumée. Admettre qu’il ne portait pas toutes les réponses, qu’il avait besoin des autres pour trouver le chemin. Cette posture en apparence simple produit quelque chose de concret : il désamorce les réflexes défensifs, libère la parole autour des sujets qui résistent vraiment, et crée les conditions d’une co-construction authentique. Brené Brown, chercheuse américaine spécialiste du leadership, le documente depuis des années : la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, c’est le berceau de l’innovation, de la créativité et du changement. 

Olivier Hamant le formule également à sa façon : « le décideur est un facilitateur au service de la puissance du groupe, qui dit ‘j’ai envie’ et ‘je ne sais pas comment faire’. Une posture inclusive, humble, adaptable au service de la robustesse du groupe. Ainsi mobilisé, le groupe peut même se passer du décideur. »

Du contrôle à la confiance 

Ce basculement du “je sais” au “je questionne “en entraîne un autre, peut-être encore plus exigeant : lâcher le contrôle sur le résultat sans pour autant disparaître. Ce que le manager-facilitateur lâche, c’est la prescription du « comment ». Ce qu’il garde, c’est la responsabilité du cadre et le lien à la vision stratégique. 

Et ce cadre, c’est ce qui permet à l’autonomie de ne pas virer au chaos : des rôles clairs pour que chacun sache ce qu’on attend de lui et se sente utile, des rites qui ancrent la cohésion dans le quotidien, des règles de respect explicites et partagées, de la reconnaissance et de la valorisation de chaque contribution au collectif, des règles de fonctionnement co-construites. Ce n’est pas du contrôle, c’est le terreau dans lequel l’autonomie réelle peut s’épanouir. Cette nouvelle faculté à lâcher-prise se travaille, dans le corps autant que dans la tête. C’est pour cela que les approches corporelles, de pleine conscience, de régulation émotionnelle et de travail sur les schémas de réaction font partie intégrante du chemin du manager-facilitateur. 

Du résultat au chemin 

Le manager facilitateur ne renonce pas aux résultats. Mais il a compris que le chemin pour y arriver produit quelque chose d’aussi précieux que le résultat lui-même : la qualité des liens qui se renforcent, la confiance qui s’installe, la créativité qui se libère, l’engagement qui se construit, et ce que le collectif a appris de lui-même en chemin. 

Denis Cristol, chercheur en sciences de l’éducation, a facilité avec l’association SOL France une expérience qui l’illustre concrètement : trente managers qui s’autorisent à ne pas savoir, à observer avant de conclure, à construire une réflexion collective sans en contrôler l’issue. Ce qu’ils ont découvert, c’est que cette posture change profondément la relation à l’équipe. Les collaborateurs osent davantage s’exprimer, les problèmes remontent plus tôt, des idées surgissent de là où on ne les attendait pas. 

Cela se traduit par des gestes simples mais significatifs : terminer une réunion en demandant « qu’est-ce qu’on a appris ensemble aujourd’hui ? » plutôt que seulement « qu’est-ce qu’on a décidé ? ». Ou célébrer une prise d’initiative qui n’a pas abouti, parce que quelque chose s’est quand même construit dans la tentative. 

Ces trois basculements (du « je sais » au « je questionne », du contrôle à la confiance, du résultat au chemin), ne sont pas des dispositions naturelles que certains auraient et d’autres non. Ce sont des compétences qui s’apprennent, se développent et se musclent. C’est précisément ce que les Inner Development Goals (Objectifs de Développement Intérieur) structurent : une initiative internationale de recherche qui identifie cinq dimensions de compétences intérieures (Être, Penser, Relier, Collaborer, Agir) comme les fondations d’un leadership qui transforme vraiment. Un référentiel que nous avons exploré en détail dans le dernier numéro de notre Newsletter “Sous la Surface”.  🔗 Notre article dédié aux IDGs

 

Le manager ne se transforme pas seul 

Cette transformation ne peut pas reposer uniquement sur les épaules des managers. Sans un terreau culturel qui la rende possible et des structures qui la soutiennent vraiment, elle restera une belle intention. Les managers ne peuvent pas faciliter dans des organisations qui continuent à valoriser exclusivement la rapidité, la certitude et la performance individuelle. 

Le rapport IGAS explique que les managers français vivent des injonctions contradictoires de plus en plus lourdes. L’APEC montre que leurs attentes se sont déplacées vers davantage d’accompagnement humain, de souplesse et d’horizontalité, tout en continuant à subir une pression croissante sur les résultats et les outils de reporting. Leur axe de progrès prioritaire ? La capacité à prendre du recul. Mais c’est aussi ce que le quotidien leur permet le moins. Et quand on interroge leurs collaborateurs, les reproches qui reviennent le plus souvent sont les mêmes : des managers insuffisamment formés pour exercer leur fonction, trop absorbés par les réunions et les tableaux de bord, trop éloignés de la réalité du travail. Avec de moins en moins de temps pour prendre soin de la relation avec leurs équipes et cultiver la confiance. 

La formation des managers en France n’est pas à la hauteur de ce qu’on leur demande. Deux formations en moyenne par encadrant (source : rapport IGAS), ciblées sur des connaissances générales, alors que les besoins sont multiples : leadership, gestion des conflits, animation d’équipe, intelligence collective, capacité à se connaître et à prendre du recul dans les moments de stress. Face à des défis qui invitent à un changement de posture, la formation continue pourtant à privilégier les connaissances techniques et les méthodes plutôt que le développement du leadership et des compétences intérieures qui rendent cette transformation possible. 

Cela suppose donc que l’organisation crée les conditions pour cette transformation soit possible et reconnue. Cela passe par des espaces pour apprendre et expérimenter, des parcours de formation et de développement du leadership, par du co-développement entre pairs, par de nouveaux indicateurs qui valorisent la qualité du management autant que les résultats, et par une charte managériale commune qui pose explicitement ce qu’on attend de la posture des managers dans l’organisation. En Allemagne, le programme « Future of Work » soutient depuis 2015 précisément cette logique : des entreprises accompagnées vers des organisations plus apprenantes, où le leadership est intégré comme un enjeu stratégique et non comme une compétence périphérique. 

Le levier le plus puissant reste peut-être celui-là : ce que le comité de direction incarne lui-même au quotidien. La posture facilitatrice se diffuse rarement par les discours. Elle se propage par l’exemple, par les comportements visibles de ceux qui dirigent. Un CODIR qui co-construit ses décisions, qui expose ses doutes, qui crée des espaces de vraie coopération envoie un signal bien plus fort que n’importe quelle formation managériale. 

La vraie question n’est peut-être pas « comment former nos managers à faciliter ? » mais « dans quelle mesure sommes-nous prêts à l’incarner nous-mêmes ? »

Le managerfacilitateur : un chemin en 3 dimensions et 6 axes

Si la transformation du managerfacilitateur ne peut pas reposer sur lui seul, elle reste un chemin profondément personnel. Un chemin qui ne se résume pas à une liste d’outils, mais qui se construit dans trois dimensions (comprendre, être, agir) qui s’entremêlent : ce qu’on comprend, ce qu’on est, ce qu’on fait. C’est pour donner forme à ce chemin que nous avons construit ce référentiel, à partir de ce que nous observons dans nos accompagnements. 
 

  COMPRENDRE 

Ce qu’il comprend 

ETRE 

Ce qu’il est / incarne 

AGIR 

Ce qu’il fait 

Comprendre le contexte 

 

Les enjeux du monde fluctuant, les limites du modèle de contrôle, robustesse vs performance 

 

Présence et lucidité face à l’incertitude, capacité à tenir l’ambiguïté sans chercher à tout résoudre 

 

Lit les signaux faibles, questionne ses certitudes, crée des espaces de dialogue sur le travail réel 

 

Créer les conditions 

 

Les leviers du cadre facilitant : rôles, rites, règles, respect, reconnaissance

 

Confiance dans la capacité collective, lâcher prise sur le comment, vulnérabilité assumée 

 

Co-construit le cadre avec l’équipe, clarifie les rôles, ritualise les temps collectifs, anime des temps d’intelligence collective, mobilise les outils et postures de facilitation 

 

Révéler les potentiels 

 

Les ressorts de l’engagement, le pouvoir d’agir, les dynamiques collectives 

 

Empathie, écoute profonde, capacité à voir ce que chacun porte et peut apporter, pratique de la CNV 

 

Pose des questions ouvertes, donne la parole à ceux qui ne la prennent pas, reconnaît les contributions, formule des observations sans jugement, exprime et accueille les besoins, identifie les besoins de développement de chacun, délègue pour faire grandir plutôt que pour se décharger, accompagne les trajectoires individuelles dans la durée 

 

Apprendre ensemble 

 

L’organisation apprenante, la désapprenance, le droit à l’erreur, les resistances au changement 

 

Humilité, curiosité, tolérance à l’erreur et à l’imperfection 

 

Donne du feedback constructif, célèbre les tentatives, instaure des rituels de réflexivité collective, valorise le chemin autant que le résultat 

 

Porter la voix du terrain 

 

Les risques psychosociaux et leurs signaux faibles, les injonctions contradictoires qui pèsent sur les équipes 

 

Courage, loyauté envers son équipe autant qu’envers sa hiérarchie, capacité à assumer l’inconfort du désaccord 

 

Remonte les désalignements, challenge le CODIR quand le discours et la pratique divergent, fait le lien entre le terrain et la décision 

 

Se transformer soi-même 

 

Les IDGs comme référentiel de compétences intérieures, le leadership régénératif 

 

Travail intérieur continu, conscience de ses propres schémas, désapprenance de la posture d’expert ou du controlant 

 

S’engage dans une formation continue plutôt que ponctuelle, cherche et réalise des feedbacks, participe à des espaces de co-développement, incarne la posture qu’il demande à ses équipes, se fait accompagner quand il en ressent le besoin 

 

Chacune de ces dimensions se travaille. C’est précisément ce que nous proposons d’accompagner chez Osons+ à travers nos formations et nos parcours immersifs sur mesure.

 

Conclusion 

Devenir manager-facilitateur suppose des repères communs, partagés à l’échelle de l’équipe et de l’organisation, pour que ce changement de posture ne repose pas uniquement sur la bonne volonté de chacun. 

C’est aussi, nous en sommes convaincus, l’une des réponses les plus puissantes à ce que vivent aujourd’hui nos organisations : des équipes en perte de sens et de santé, des managers épuisés par des injonctions contradictoires, une complexité qui ne se pilote plus de haut. 

C’est peut-être là que se joue l’innovation managériale de notre époque : non pas dans les outils, mais dans la posture de ceux qui sont en première ligne. 

 

Pour aller plus loin :   

🔗 Olivier Hamant, « Antidote au culte de la performance », Gallimard, 2023 

🔗 Denis Cristol, « L’éthique de la facilitation », ESF Sciences humaines, 2025 

🔗 Jamil Zaki, « Les super pouvoirs du super facilitateur », Harvard Business Review France, mars 2026 

🔗 Rapport IGAS, « Les pratiques managériales en France et en Europe », 2024 

🔗 « Et si les managers devenaient chercheurs ? », GPO Magazine 

🔗 Brené Brown, « Le pouvoir de la vulnérabilité », conférence TED 

🔗 Yann Le Bossé, ouvrages sur le développement du pouvoir d’agir 

🔗 Notre article sur les Inner Development Goals 

🔗 Notre carnet d’été du manager facilitateur